On visite Rome par le haut : les arcs, les colonnes, les empereurs et leurs statues. Mais la Rome antique, celle où l’on vivait, tenait dans des immeubles de six étages sans cuisine, mangeait debout à des comptoirs de rue et s’endormait en craignant le feu. Un million de personnes, et presque aucune n’a laissé son nom.
La première ville d’un million d’habitants
Au IIᵉ siècle de notre ère, Rome approche — les estimations varient, mais toutes tournent autour de ce chiffre — un million d’habitants. Aucune ville d’Europe ne retrouvera ce niveau avant Londres, au début du XIXᵉ siècle : dix-sept siècles d’écart. Tout ce qui nous étonne dans la Rome antique découle de là. Une ville de cette taille doit loger, nourrir, laver et protéger un million de personnes, tous les jours, sans moteur ni électricité.
Six étages, et pas de cuisine
Les catalogues des quatorze quartiers de la ville, dressés au IVᵉ siècle, comptent près de 45 000 immeubles de rapport pour moins de 1 800 maisons particulières. Les historiens discutent encore ce que ces chiffres comptaient exactement, mais la proportion, elle, ne se discute pas : la maison à atrium, celle des livres d’école et des films, était l’exception. La règle, c’était l’insula — un immeuble de rapport, boutiques au rez-de-chaussée, appartements au-dessus.
Et l’on montait. Assez haut pour que la loi s’en mêle : Auguste plafonne les façades à soixante-dix pieds romains, environ vingt et un mètres ; Trajan redescend à soixante, dix-huit mètres. On ne légifère pas sur la hauteur des immeubles par goût de l’urbanisme : on le fait parce qu’ils tombent.
Plus on montait, moins c’était cher — et moins c’était sûr. Le bel étage était le premier ; les combles, un réduit sous les tuiles. L’eau courante s’arrêtait en bas, au mieux à la fontaine de la rue. Beaucoup d’appartements n’avaient pas de foyer : faire du feu au quatrième, dans un bâtiment de bois et de brique, c’était jouer avec la vie de tout le monde.
On mangeait dans la rue
D’où une conséquence qu’on n’attend pas d’une civilisation antique : les Romains mangeaient dehors, à des comptoirs de rue appelés thermopolia, où des jarres encastrées tenaient les plats au chaud. Pompéi en comptait des dizaines.
En 2020, les archéologues en ont dégagé un entièrement, dans la Regio V. Le comptoir est peint : une nymphe à cheval, un coq, un chien en laisse, deux canards colverts. Dans les jarres, les analyses ont retrouvé du canard, du porc, de la chèvre, du poisson — dont du thon — et des escargots. Les canards du mur correspondent aux os du fond : c’était un menu en images, pour une clientèle qui ne lisait pas forcément. Deux mille ans avant les photos de plats sur les devantures.
L’eau arrivait, le feu aussi
Ce que Rome a réussi mieux que tout, c’est l’eau. Onze aqueducs alimentaient la ville, ses fontaines, ses thermes et ses latrines. Un haut fonctionnaire, Frontin, nommé responsable des eaux à la fin du Iᵉʳ siècle, a laissé un traité entier sur le sujet : il y décrit le réseau, le mesure, et surtout dénonce les branchements clandestins et les tuyaux élargis en douce. Les fraudes sur l’eau sont aussi vieilles que les canalisations.
Le feu, lui, n’a jamais été vaincu. Après des incendies répétés, Auguste crée en l’an 6 un corps de vigiles : sept cohortes pour quatorze quartiers, soit une par deux quartiers, qui font la ronde la nuit avec des seaux, des haches, des couvertures et des pompes à bras. C’est la première brigade de pompiers publique d’Occident, et elle est née d’un constat très simple : dans une ville d’un million d’habitants, le feu d’un seul est le feu de tous.
Nourrir un million de personnes
Restait à manger. L’annone — la distribution publique de blé — a nourri jusqu’à 200 000 personnes par mois sous Auguste. Ce n’était pas une aide aux plus pauvres : c’était un droit de citoyen inscrit sur une liste. Les esclaves n’y avaient pas droit ; les femmes non plus ; l’étranger installé là depuis vingt ans, pas davantage. On touchait le blé parce qu’on était citoyen romain de la Ville, pas parce qu’on avait faim.
C’est peut-être le détail le plus parlant de toute l’affaire. Rome savait organiser des flottes entières pour amener le grain d’Égypte et d’Afrique, construire les entrepôts, tenir les registres — et elle a mis cette machine admirable au service d’une définition très étroite de qui comptait.
En deux mots
On va à Rome pour le Colisée, et on a raison : il est extraordinaire. Mais ce que la ville antique a de plus moderne n’est pas dans ses monuments. C’est dans ses problèmes — se loger, manger, avoir de l’eau, ne pas brûler — et dans la façon dont un million de personnes se sont arrangées pour les résoudre ensemble, admirablement et injustement. Les escaliers valent le détour autant que les arcs de triomphe.