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Le bleu coûtait plus cher que l’or

Pendant presque toute l’histoire de la peinture, chaque couleur était une matière qu’il fallait trouver, broyer, parfois payer une fortune. Certaines ont empoisonné ceux qui vivaient avec.

Par La rédaction 7 min de lecture

Photo — sarah richer (licence Unsplash)

Tu ouvres une boîte de peinture et tu as trente couleurs sous la main pour le prix d'un sandwich. C'est très récent. Pendant presque toute l'histoire de la peinture, chaque couleur était une matière qu'il fallait trouver, broyer, parfois payer plus cher que l'or — et certaines ont tué ceux qui les fabriquaient.

Voici ce que les couleurs ont réellement coûté.

Le bleu venait d'une seule montagne

Pour obtenir un vrai bleu profond, il n'y avait longtemps qu'une matière : le lapis-lazuli. Et le lapis-lazuli de qualité ne sortait pratiquement que d'un endroit au monde, les mines de Sar-e-Sang, dans la vallée du Kokcha — aujourd'hui en Afghanistan, dans le Badakhchan.

Il fallait l'extraire là-bas, lui faire traverser l'Asie, puis le broyer très longuement pour en séparer le pigment des impuretés. Au bout de cette chaîne, le peintre européen recevait une poudre qui valait, à poids égal, plus que l'or. On l'appelait outremer — littéralement : qui vient d'au-delà de la mer.

Les contrats de commande ne disaient pas seulement quoi peindre. Ils disaient combien d'outremer le peintre avait le droit d'utiliser.

C'est pour ça que, dans la peinture ancienne, le manteau de la Vierge est presque toujours bleu : on réservait la couleur la plus chère à la figure la plus importante. Ce n'était pas un choix esthétique, c'était un budget.

Le vert qui tuait

En 1775, le chimiste suédois Carl Wilhelm Scheele met au point un vert éclatant que rien n'égalait alors. Il devient immédiatement populaire — peinture, papiers peints, tissus, jouets, bonbons parfois.

Le problème : ce vert est un arsénite de cuivre. Il contient de l'arsenic.

Au XIXe siècle, des médecins commencent à relier des maladies inexpliquées aux papiers peints verts des chambres. Dans une pièce humide, certaines moisissures transforment l'arsenic du papier en gaz. On dormait dedans sans le savoir.

On a souvent raconté que Napoléon serait mort empoisonné par le papier peint vert de sa maison de Sainte-Hélène. De l'arsenic a bien été retrouvé dans ses cheveux, et le papier contenait bien du vert de Scheele. Mais la cause de sa mort reste discutée, et cette explication n'a jamais été démontrée. Elle est vraisemblable, pas établie.

Le blanc qu’on se mettait sur la figure

Le pire n’est pas celui qu’on respirait sans le savoir. C’est celui qu’on s’étalait volontairement sur le visage.

À la cour de France, la peau devait être blanche. Très blanche. Ce n’était pas une question de goût : une peau hâlée disait qu’on travaillait dehors, donc qu’on n’était personne. On obtenait ce blanc avec de la céruse — du carbonate de plomb broyé, mêlé à un corps gras, étalé sur le visage, le cou et les bras.

Elle couvrait admirablement. C’est justement ce qu’on lui demandait : elle effaçait les marques de la petite vérole, qui défigurait alors énormément de monde.

Le plomb passe la peau. Il l’abîme, elle devient grise — alors on en remet, pour cacher ce que la couche précédente a fait.

C’est la mécanique la plus cruelle de cette histoire : le remède est la cause. Celles qui en mettaient le plus étaient celles qui en avaient le plus besoin, et elles en avaient besoin parce qu’elles en mettaient.

On l’a su assez tôt. Entre 1760 et 1777, deux médecins français, Maurice Deshais-Gendron et Anne-Charles Lorry, publient sur les effets de la céruse employée comme fard. Ça n’arrête pas grand-chose : il faudra que la médecine condamne le plomb pour lui-même avant qu’on s’inquiète de celui qu’on se mettait sur les joues.

Et la loi arrive bien plus tard encore. En 1909, la France interdit la céruse dans les travaux de peinture — pour protéger les ouvriers peintres, pas les élégantes, et sans en interdire la fabrication. Cent cinquante ans après les premiers médecins qui avaient écrit noir sur blanc ce qu’elle faisait.

Le brun fait de morts

Celui-là est le plus dérangeant, et il n'a rien d'une légende.

Du XVIe au XIXe siècle, les marchands de couleurs vendaient un brun transparent très apprécié pour les ombres et les carnations. On l'appelait brun de momie, et il portait bien son nom : il était fabriqué à partir de momies égyptiennes broyées, mêlées de poix blanche et de myrrhe.

Des peintres l'ont utilisé toute leur vie sans y penser. D'autres, en apprenant la composition, ont enterré leur tube dans le jardin.

La fin de l'histoire se passe en 1964. Le magazine Time interroge la maison londonienne C. Roberson, dernier fabricant connu. Son directeur, Geoffrey Roberson-Park, répond une phrase qui dit tout d'une époque : la maison, avoue-t-il avec regret, n'a plus de momies.

Le jaune qu'on avait cessé de croire

Au XIXe siècle, l'Europe importe d'Inde un jaune lumineux vendu sous forme de boules dures et nauséabondes. En 1883, un fonctionnaire indien, Trailokyanath Mukharji, écrit au directeur des jardins de Kew pour expliquer d'où il vient : de l'urine de vaches nourries exclusivement de feuilles de manguier.

Pendant longtemps on l'a cru. Puis on en a douté sérieusement. L'historienne Victoria Finlay est allée sur place et n'a trouvé ni témoignage, ni trace administrative de l'interdiction dont parlait Mukharji. L'hypothèse devenait : il s'était moqué des Anglais, et ils avaient tout gobé.

Sauf qu'en 2018, l'analyse d'échantillons anciens a tranché. On y a trouvé de l'acide hippurique — un marqueur de l'urine — et de l'acide euxanthique, compatible avec un animal nourri de feuilles de manguier. Mukharji disait vrai depuis le début.

Aujourd'hui, on se bat encore

On pourrait croire l'affaire close, maintenant qu'une couleur se fabrique en usine. Pas du tout.

En 2014, une entreprise britannique met au point le Vantablack, une matière faite de nanotubes de carbone qui absorbe 99,96 % de la lumière qu'elle reçoit. Une forme recouverte de Vantablack ne se voit plus comme une forme : on dirait un trou découpé dans l'espace.

Deux ans plus tard, l'artiste Anish Kapoor obtient le droit exclusif de l'employer dans une œuvre d'art. Un seul artiste au monde a le droit de se servir du noir le plus noir.

La riposte vient de Stuart Semple, artiste britannique lui aussi. Il fabrique le rose le plus rose qu'il peut, le met en vente à quatre livres, et l'ouvre à la terre entière — sauf à Kapoor. Pour l'acheter, il faut cocher une case jurant qu'on n'est pas Anish Kapoor et qu'on n'agit pas pour son compte.

Kapoor s'en est procuré quand même, par sa galerie. Il a publié sur Instagram une photo de son majeur plongé dans le rose, tendu vers l'objectif. La querelle n'est toujours pas finie : Semple sort régulièrement de nouvelles couleurs, interdites à une seule personne.

Et parfois, on trouve par accident

En 2009, dans un laboratoire de l'université d'État de l'Oregon, l'équipe de Mas Subramanian cherche des matériaux pour l'électronique. Un étudiant, Andrew E. Smith, sort du four un mélange d'yttrium, d'indium et de manganèse chauffé à 1 250 °C.

Le composé est d'un bleu éclatant que personne n'attendait.

On l'a baptisé YInMn, du symbole chimique de ses trois éléments. C'était le premier bleu minéral nouveau depuis plus de deux siècles. Il a fallu attendre 2020 pour qu'il soit autorisé à la vente, et il reste cher — mais il existe, et il est né d'une expérience qui cherchait autre chose.

Pourquoi ça compte

Quand tu regardes un tableau ancien et que tu te demandes pourquoi le peintre a mis du bleu là et pas ailleurs, la réponse est rarement mystique. Il avait une certaine quantité de poudre, elle avait coûté une fortune, et il a décidé où la dépenser.

La couleur n'a jamais été un détail dans un tableau. Elle a été une matière rare, un commerce, un poison, un procès. Aujourd'hui encore, pendant qu'on se dispute un noir et un rose, elle reste ce qu'elle a toujours été : quelque chose que quelqu'un possède.

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