L’Éléphant
Modiano se regarde enfin dans la glace
Cent douze pages, un narrateur énorme qui a tout oublié, des jumelles braquées sur les fenêtres d’en face. Et, pour la première fois en cinquante ans, un virage que personne ne l’attendait à prendre.
Illustration — image de synthèse (Nora Éditions)
Il s’appelle Ludo Van Walle. Il est vieillissant, très corpulent — c’est lui qui se surnomme « l’éléphant », personne d’autre n’aurait osé — et il ne se souvient de rien. Son directeur, aux éditions du Sablier, le presse d’écrire ses Mémoires. On admirera le sens du timing.
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Ce que ça raconte
Van Walle ne quitte presque jamais son quartier. Il passe ses journées aux jumelles, braquées sur les appartements d’en face — ceux d’Yvonne Beulaigne et de Mme Thouvenin — avec la conviction tenace de les avoir croisées quelque part, dans une vie dont il a perdu le fil. Puis les appartements se vident. Et son enquête de voisin prend un tour que Modiano ne s’était jamais autorisé en cinquante ans de livres : le fantastique s’invite, et avec lui un retournement qu’aucun de ses lecteurs ne voyait venir.
Ce qu’on en a pensé
Cent douze pages. Chez un autre, on parlerait de plaquette ; chez lui, c’est la bonne mesure — il n’a jamais eu besoin de six cents pages pour installer un malaise. Le livre devait s’appeler Derrière les vitres, titre abandonné en juin. Dommage, il disait exactement ce que fait le narrateur. La critique, dans l’ensemble, salue le virage ; une voix minoritaire s’inquiète que la petite musique devienne une rengaine. Les deux ont raison, et c’est précisément ce qui rend ce livre intéressant : Modiano fait ce qu’il a toujours fait, sauf à la fin.
Un homme qui a tout oublié, à qui l’on demande d’écrire ses Mémoires. Modiano n’a jamais été aussi près de parler de lui.
En deux mots : Une soirée suffit. L’arrière-goût dure plus longtemps.