Fatma Haddad a cinq ans quand son père meurt. Neuf ans quand sa mère meurt à son tour, et c’est sa grand-mère qui l’élève, dans une ferme près d’Alger. Rien, à ce moment-là, ne laisse deviner qu’elle va finir exposée dans une galerie parisienne, préfacée par le pape du surréalisme, admirée par Picasso et Braque — alors qu’elle a quinze ans et qu’elle n’est jamais allée à l’école.
Elle naît le 12 décembre 1931 à Bordj el Kiffan, tout près d’Alger. Le nom sous lequel le monde entier va la connaître, elle le choisit elle-même bien plus tard : Baya, en hommage à sa mère disparue.
« Baya dont la mission est de recharger de sens ces beaux mots nostalgiques : l’Arabie Heureuse. Baya qui tient et ranime le rameau d’or. »
André Breton, préface du catalogue, 1947
La rencontre qui change tout
Vers 1941, dans une ferme horticole où elle travaille, tout bascule : Marguerite Caminat tombe sur les figurines d’argile que la gamine modèle pendant ses temps libres. Peintre elle-même, réfugiée de la France occupée, Marguerite comprend tout de suite qu’il se passe un truc chez cette enfant.
Elle devient sa protectrice — en novembre 1943, Baya, onze ans, vient vivre chez elle à Alger, et un juge lui confiera officiellement l’enfant en 1947. Elle lui met des gouaches et du papier entre les mains. Le sculpteur Jean Peyrissac, ami de la famille, voit le travail et décide de le montrer à un galeriste parisien de passage à Alger : Aimé Maeght.
Ce qu’elle peignait, dès le départ : des femmes stylisées aux visages ronds, des oiseaux hyper colorés, des fleurs immenses, des instruments de musique — le luth revient tout le temps. Un univers à elle, zéro référence académique, vu qu’elle n’a jamais eu de formation.
Paris, 1947 — le triomphe d’une gamine de quinze ans
Maeght est totalement conquis. Il organise pour Baya, alors âgée de quinze ans, une expo personnelle dans sa galerie de la rue du Bac. Le catalogue est préfacé par André Breton en personne — une consécration énorme pour n’importe quel artiste, encore plus pour une ado algérienne inconnue qui n’est jamais allée à l’école.
L’expo fait un carton : cent quarante-neuf gouaches et une dizaine de figurines. La même année, elle participe à l’Exposition internationale du surréalisme. Elle croise dans les cercles artistiques parisiens Georges Braque, et surtout Picasso.
Ce que Camus en a dit : dans une lettre du 24 novembre 1947, Albert Camus écrit : « J’ai beaucoup admiré l’espèce de miracle dont témoigne chacune de ses œuvres. Dans ce Paris noir et apeuré, c’est une joie des yeux et du cœur. »
L’atelier de Vallauris
À l’été 1948, Baya retourne en France pour bosser la céramique dans l’atelier Madoura, à Vallauris — le même atelier où Picasso lui-même travaillait la terre à cette période. Ils se croisent.
Une période courte mais dingue, où cette jeune femme évolue dans l’un des cercles artistiques les plus en vue du siècle — sans jamais avoir appris à en maîtriser les codes. C’est justement ce qui fascine tout le monde autour d’elle.
Le silence, puis le retour
En 1953, Baya est mariée à El Hadj Mahfoud Mahieddine, musicien de musique arabo-andalouse de plus de trente ans son aîné, comme seconde épouse. Elle consacre la décennie suivante à sa vie de famille — six enfants — et s’éloigne presque complètement de la peinture.
Le retour a lieu en 1962, poussé par Jean de Maisonseul, futur directeur du Musée des Beaux-Arts d’Alger, qui l’encourage à reprendre ses pinceaux et lui fait porter du matériel. Elle continue d’exposer régulièrement jusqu’à la fin de sa vie ; en novembre 1982, le Musée Cantini de Marseille lui consacre une rétrospective.
Une reconnaissance qui continue : de novembre 2022 à mars 2023, l’Institut du monde arabe à Paris lui consacre une rétrospective majeure, « Baya, icône de la peinture algérienne — Femmes en leur jardin ». Plus de soixante-dix ans après sa première expo, son travail continue d’être redécouvert.
Une signature, un seul prénom
Baya meurt le 9 novembre 1998 à Blida. Elle n’a jamais signé une seule œuvre autrement que de ce prénom emprunté à sa mère. Pas de nom de famille, pas de titre — juste Baya, comme une évidence qui se suffit à elle-même.
Son parcours résiste à toute case commode. Ni vraiment autodidacte au sens classique, ni juste « découverte par hasard » — plutôt une rencontre improbable entre un talent brut et une poignée de gens qui ont su le voir avant tout le monde. Reste une œuvre reconnaissable entre mille : ces femmes, ces oiseaux, ces fleurs qui continuent, un siècle plus tard, à faire exactement ce que Breton avait vu en premier — recharger de sens des mots devenus vieux.
Une gamine de onze ans qui travaillait à la ferme a fini préfacée par André Breton. Si ça, c’est pas une histoire de fille qui claque, on sait pas ce que c’est.