maison d’édition indépendante L’atelier d’écritureLa liseuseNous proposer un livre
Écrire & publier

La mise en page d’un roman

Marges, veuves, débuts de chapitre, dialogues. Ce qui sépare un fichier Word d’un livre qu’on a envie de tenir en main — et pourquoi ça change tout, bien avant l’impression.

10 min de lecture

Photo — Patrick Tomasso (licence Unsplash)

T’as fini ton manuscrit. Cent quatre-vingts pages en Times 12, interligne double, comme tout le monde te l’a conseillé. Tu le relis un dimanche soir et tu n’arrives pas à savoir si c’est bon. Pas parce que le texte est mauvais — parce que tu vois pas un livre. Tu vois un devoir très long.

Et puis un jour tu composes les mêmes pages au format d’un vrai roman de poche. Même texte, mot pour mot. D’un coup tu vois autre chose : des chapitres qui traînent, des dialogues qui prennent toute la place, une fin qui arrive trop vite. Rien de tout ça n’était visible dans le fichier Word. Tout devient évident dans le livre.

On ne corrige pas un manuscrit de la même façon qu’on corrige un livre. Le format change ce qu’on voit — donc ce qu’on répare.

Pourquoi ça arrive plus tôt qu’on croit

L’idée reçue c’est que la mise en page est la toute dernière étape — le moment où, une fois le texte parfait, on l’habille pour l’impression. Dans les faits, c’est une étape de travail, pas juste de présentation. Elle révèle des problèmes que la relecture à l’écran ne montre jamais.

Un chapitre qui semblait équilibré dans Word peut faire quarante pages une fois composé, quand les autres en font douze. Une scène de dialogue qui filait bien à l’écran peut occuper trois pages entières de tirets, sans un seul paragraphe de respiration. Ça on le voit qu’en pages réelles — parce qu’une page de manuscrit et une page de livre contiennent pas la même quantité de texte, et l’œil ne juge que ce qu’il voit vraiment.

Le format, ça change tout

Un même texte composé en poche (11 × 18 cm) ou en grand format (14 × 21,5 cm) ne fait pas du tout la même épaisseur. Le poche, avec ses marges plus serrées et sa police plus petite, peut faire quarante pour cent de pages en plus que le grand format pour un texte identique.

Ce n’est pas un détail technique. Choisir un format, c’est décider à quel objet ressemblera ton livre, combien de pages il fera, combien de temps ton chapitre neuf occupera dans les mains de quelqu’un.

FormatDimensionsCe que ça donne
Poche11 × 18 cmCompact, rapide, plus de pages pour le même texte
Roman12,5 × 19 cmLe format le plus courant en littérature générale
Grand format14 × 21,5 cmPlus de blanc, moins de pages, un objet plus posé
A514,8 × 21 cmStandard, pratique pour l’auto-édition

Les marges — on les remarque que quand elles manquent

Une marge trop étroite donne un livre qu’on referme sans s’en rendre compte tellement il est inconfortable à tenir ouvert. Une marge trop large donne un livre qui semble vide, comme si on gonflait le nombre de pages.

La règle qui marche presque toujours : la marge intérieure — côté reliure — doit être un peu plus large que l’extérieure, parce qu’une partie du blanc disparaît dans le pli du livre. Un détail qu’on remarque jamais consciemment. On remarque juste son absence, sous forme d’un inconfort qu’on arrive pas à nommer.

LA MARGE DE PIED, LA PLUS SOUVENT OUBLIÉE Beaucoup de mises en page amateures négligent la marge du bas, en laissant le texte descendre presque jusqu’au bord. Un livre qui respecte ses marges de pied donne une impression de calme, même si personne ne saurait dire pourquoi.

Veuves, orphelines — les deux mots que personne connaît avant d’en avoir besoin

Une veuve c’est la dernière ligne d’un paragraphe, isolée seule en haut d’une nouvelle page. Une orpheline c’est l’inverse : la première ligne d’un paragraphe, seule en bas de page, coupée du reste de son propre texte.

Des détails minuscules et pourtant, un livre qui en est plein donne une sensation confuse d’amateurisme, même chez quelqu’un qui saurait absolument pas expliquer pourquoi. Ces ruptures cassent le rythme au moment précis où on tourne la page — c’est-à-dire le moment où on est le plus sensible aux hésitations.

Un bon logiciel de composition les repère et ajuste l’espacement pour les éviter automatiquement. À la main, dans un traitement de texte classique, on les découvre en général après avoir imprimé — au pire moment possible.

Les débuts de chapitre — là où on décide de continuer

Le début d’un chapitre c’est un des rares moments d’un livre où le lecteur peut légitimement s’arrêter. Il vient de fermer un chapitre, il regarde l’heure, il hésite. Ce qui se joue sur cette page pèse beaucoup plus lourd que sa taille.

Deux questions se posent, et elles sont différentes. La première : sur quelle page le chapitre recommence. La seconde : à quoi ressemble ce début.

SUR QUELLE PAGE En belle page — le chapitre commence toujours sur une page de droite. C’est l’usage de la littérature générale : ça coûte des pages blanches, ça donne de la tenue.

Page suivante — le chapitre prend la page d’après, droite ou gauche. Plus économique, courant en poche et en jeunesse.

Double — le chapitre s’ouvre sur une double page entière. Réservé aux albums et aux beaux livres.
À QUOI IL RESSEMBLE Un simple numéro, un blanc généreux au-dessus, ou une lettrine — cette grande première lettre qui occupe plusieurs lignes. Plus habillé, plus littéraire : ça convient à certains genres et ça jure complètement avec d’autres.

La vraie erreur, c’est de jamais faire de choix — de laisser chaque chapitre démarrer différemment selon l’humeur du jour où on l’a écrit. La cohérence compte plus que le choix lui-même.

Les dialogues — le piège le plus fréquent

C’est souvent là que les manuscrits amateurs se trahissent le plus vite, avant même la première phrase du texte. Tirets mal espacés, retours à la ligne incohérents, guillemets qui changent de style d’un paragraphe à l’autre — le lecteur saura pas dire ce qui cloche, mais il le sentira, en une fraction de seconde et sans réfléchir.

La règle française classique utilise le tiret cadratin (—) en début de réplique, sans guillemets pour chaque relance, avec un retour à la ligne à chaque changement de personne qui parle. La respecter du premier au dernier chapitre, c’est un des signes les plus fiables d’un texte soigné — plus fiable, en vrai, que la qualité des phrases elles-mêmes.

La police — moins de choix qu’on croit, et tant mieux

Le corps d’un roman se compose presque toujours dans une police avec empattements — les petits traits en bout de lettre, comme le Times ou le Garamond. C’est pas une question de goût mais de fatigue oculaire : sur une lecture longue, les empattements guident l’œil et facilitent la reconnaissance des mots, ce qui devient sensible au bout de quelques dizaines de pages.

Les polices sans empattement — Arial, Helvetica et leurs semblables — sont parfaites pour un titre ou une couverture. Elles fatiguent sur un texte long. C’est exactement pour ça qu’aucun roman imprimé au monde ou presque n’utilise du sans-empattement pour son corps de texte.

TAILLE ET INTERLIGNE, ENSEMBLE Un corps de texte entre 10 et 11,5 points, avec un interligne d’environ 1,3 à 1,4 fois la taille de la police, reste la norme la plus lisible pour un roman. En dessous, le texte fatigue. Au-dessus, chaque ligne devient trop longue à suivre du regard.

Ce que j’ai fini par comprendre

Pendant longtemps j’ai pensé que la mise en page arrivait tout à la fin, une fois le texte définitivement fixé, comme une formalité avant l’impression. J’ai fini par la déplacer beaucoup plus tôt dans mon travail — pas après la dernière relecture, mais dès que le premier jet est terminé.

La raison est simple : je corrige mieux un livre que je corrige un fichier. Voir mes pages composées me montre tout de suite les chapitres trop longs, les scènes qui traînent, les dialogues qui prennent toute la place. Des trucs que je voyais jamais en Times 12 double interligne, aussi attentivement que je relisais.

Un manuscrit se corrige avec les yeux d’une correctrice. Un livre se corrige avec les yeux d’une lectrice. On a besoin des deux — mais dans cet ordre.

C’est exactement pour ce moment-là — celui où t’as besoin de voir ton texte en livre, sans attendre la toute fin — que notre maison a construit son atelier. Il est ouvert, gratuit, et autant le dire tout de suite : il est de la même maison que ce magazine.

✦ L’ATELIER QU’ON UTILISE
La fabrique, et c’est nous qui le disons

Tu écris dans une page, et cette page a les mesures d’un vrai livre : le format que tu as choisi, ses marges, sa typographie, son nombre de signes par ligne. Tout ce dont parle cet article — les marges, les veuves, l’ouverture des chapitres — est déjà réglé pendant que tu tapes. Pas de compte à créer, rien à installer, rien à payer.

LES VRAIES MESURESPoche, roman, essai, album, carré, A5 — et les sept formats d’Amazon KDP en pouces. Au millimètre, marge de tête, de pied, intérieure (côté reliure) et extérieure. Le nombre de pages se recalcule pendant que tu écris.
NI VEUVE NI ORPHELINELe metteur en pages garantit deux lignes au bas d’une page et deux en haut de la suivante. Quand le compte n’y est pas, le paragraphe part entier à la page d’après.
LE GENRE DÉCIDETu choisis un genre : roman, roman ado, contes, nouvelles, poésie, théâtre… et les marges, l’ouverture des chapitres et la typographie suivent les usages de ce genre-là.
L’OUVERTURE DES CHAPITRESEn belle page, page suivante ou sur une double — et la lettrine d’un bouton, appliquée du premier au dernier chapitre. La cohérence, sans y revenir un par un.
TU FEUILLETTESLes pages se tournent comme dans un vrai livre, avec le bruit du papier si tu veux. C’est là qu’on voit les chapitres qui traînent.
TU L’EMPORTESTon livre en EPUB, prêt pour une liseuse, un Kindle, un Kobo, Apple Livres — et pour Amazon KDP. En PDF si tu veux l’imprimer. Le fichier est à toi.
OUVRIR LA FABRIQUE →

noraeditions.com/fabrique

Ce que je préfère dans cette façon de faire, c’est que la mise en page arrête d’être une compétence à part, séparée de l’écriture — une étape qu’on redoute ou qu’on paie quelqu’un d’autre pour faire. Elle devient un outil de relecture parmi d’autres, disponible dès le premier jour, aussi naturel que se relire à voix haute.

Et ce que tu écris reste dans ton navigateur : rien n’est envoyé chez nous, rien n’est conservé. Enregistre ton fichier de temps en temps, c’est lui qui contient tout.

Ce que la mise en page ne remplace pas

Faut le dire clairement : composer son texte en pages de livre corrige rien tout seul. Ça répare pas une intrigue qui s’effondre, ça rend pas un personnage plat plus vivant, ça remplace ni une bonne relecture ni un œil extérieur.

Ce que ça fait, c’est révéler des problèmes qu’on voit qu’en pages réelles — la longueur, le rythme, la respiration entre les scènes. Le reste du travail — la structure, les personnages, la langue — se fait ailleurs, et se fait toujours.

DANS QUEL ORDRE FAIRE LES CHOSES D’abord le texte, jusqu’au bout, sans s’arrêter pour corriger. Puis la structure — ce qui manque, ce qui traîne. Puis les scènes, une par une. La mise en page peut arriver dès cette étape, en parallèle : c’est souvent elle qui révèle ce qui traîne vraiment.

Un manuscrit fini c’est déjà beaucoup. Un livre qu’on a envie de tenir en main, c’est autre chose — et ça se joue à des détails qu’on remarque presque jamais, sauf quand ils manquent.

ET QUAND IL SERA PRÊT, CE LIVRE Ce magazine est celui de Nora Éditions, maison d’édition indépendante. Nous lisons les manuscrits qu’on nous envoie et nous répondons — si tu écris quelque chose : nous proposer un livre.